Vous souvenez-vous de la première chanson posée sur votre profil ? Ce MP3 un peu crasseux, uploadé en 2007 depuis une chambre d'adolescent, le refrain qui se lançait tout seul à l'ouverture de la page ? Pour des millions d'artistes amateurs — rappeurs de banlieue, groupes de rock de province — MySpace n'était pas un « réseau social ». C'était leur première scène, leur premier placard à démos.
Et un jour de mars 2019, le placard a brûlé. En silence. Sans que personne ait mis le feu.
VIDÉO · 29 SECONDES
Presque tout le monde a un secret. Presque personne n'a d'endroit sûr pour le garder.
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Commencer à protéger — CAD 187 dollars canadiens/anMySpace l'a dit lui-même, sans détour : lors d'une migration de serveurs, l'intégralité des contenus importés entre 2003 et 2015 — photos, vidéos, fichiers audio — a été perdue. Douze ans. Selon les médias qui ont couvert l'affaire (BBC, The Guardian), quelque 50 millions de titres et 14 millions d'artistes seraient concernés — des estimations journalistiques, pas un audit. Mais l'essentiel ne se discute pas : la plateforme l'a reconnu, officiellement. Ce n'était pas un piratage. C'était une décision d'entreprise, appliquée avec indifférence.
C'est là que la peur vous attrape par le col. Parce que la question n'est pas « que s'est-il passé chez MySpace ». La question, c'est : où dormez-vous, vous, vos propres trésors ?
Ce que vous craignez a déjà eu lieu
Formulons-la franchement, cette peur : ce que vous avez de plus précieux vit dans l'entrepôt de quelqu'un d'autre, et le propriétaire de l'entrepôt n'a plus vraiment envie de continuer.
Pour l'une d'entre vous, ce sont les vidéos des enfants, éparpillées entre trois vieux téléphones et un disque dur au bruit inquiétant. Pour l'autre, musicien indépendant, ce sont des démos jamais publiées, qui n'existent nulle part ailleurs — avec la conviction que le moment de leur sortie, c'est lui qui le décidera.
Dans les deux cas, la même angoisse discrète : un jour, vous cliquerez, et il n'y aura plus rien. MySpace n'a pas prévenu les artistes avant. Il a constaté après.
La plateforme n'est pas une archive
Ici, il faut démonter une idée reçue tenace, parce qu'elle est confortable : « c'est en ligne, donc c'est sauvegardé ». Non. Ce qui est en ligne est accessible. Ce qui est sauvegardé est gardé.
Reprenons la liste de ce que tout le monde utilise, sans fard :
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Les albums photo en nuage, les réseaux sociaux, les plateformes vidéo (de YouTube à Dailymotion, qui a connu chez nous sa propre traversée du désert) : ils vous offrent de la commodité — partager, consulter depuis partout. Pas de la conservation. Leur métier, c'est l'audience et la publicité, pas la postérité de vos fichiers. Quand la direction décide d'une « refonte stratégique », vos souvenirs sont une ligne de coût, pas un actif.
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Le disque dur externe posé sur l'étagère : il vieillit en silence. Un disque qui ne tourne plus, des connecteurs devenus obsolètes, et ce petit claquement sec, un matin, qui veut dire : c'est fini. Personne ne vous avait dit que cela demandait de l'entretien.
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Le NAS dans le placard : très bien, tant que vous êtes là pour le surveiller et le remplacer. C'est un deuxième métier, pas une solution.
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Le coffre de banque : solide — mais c'est vous qui devez y penser, vous déplacer, vérifier.
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Caché chez soi, dans un tiroir : à la merci de l'incendie, du dégât des eaux, du cambriolage — et de l'oubli.
Remarquez le point commun : dans tous ces cas, la garde de vos biens repose sur une hypothèse fragile. Soit que vous resterez vigilant pour toujours. Soit qu'une entreprise restera rentable et bienveillante pour toujours. MySpace nous a appris le prix de la seconde hypothèse : rachetée en 2011, la plateforme a vu sa maintenance s'étioler à mesure que l'audience déclinait, et douze ans de musique ont fini en dommage collatéral d'un tableur. Personne ne vous déteste. C'est pire : personne ne s'en soucie.
Le « gratuit » a un envers que l'on préfère ne pas regarder : quand vous ne payez pas pour la conservation, vous n'avez aucun mot à dire sur elle. Vous êtes l'invité, pas le client.
Prendre au sérieux, ça veut dire quoi ?
Pas de prix, pas de promotion ici. Parlons de valeur — de ce que signifie, concrètement, prendre quelque chose au sérieux.
La France a une culture des archives qui devrait nous servir de boussole. Aux Archives nationales, on ne « met pas en ligne » un document : on l'inventorie, on le cote, on le place dans des conditions contrôlées, on note chaque consultation. Personne ne trouve cela excessif pour un registre du XVIIIe siècle. Pourquoi le trouverions-nous pour les seules traces de notre propre vie ?
Prendre au sérieux, c'est : un numéro attribué à chaque support, noté, photographié. Un scellé posé, qui rend toute ouverture visible. Deux personnes qui vérifient, pas une seule. Quelqu'un dont le travail est de s'assurer que le format reste lisible et le support en bon état — contrôle visuel régulier du scellé et de l'aspect extérieur, sans jamais toucher au contenu, vérifications poussées uniquement sur votre demande écrite. Et un contrat qui dit noir sur blanc ce qui sera fait de vos biens, au lieu d'espérer qu'une entreprise « continue à bien marcher ».
Note pour les curieux, en une phrase : le chiffrement moderne, que vous appliquez vous-même avant de confier quoi que ce soit, garantit mathématiquement que personne d'autre que vous ne peut lire le contenu — le reste n'est qu'organisation humaine.
Vous voyez la différence ? D'un côté, l'espoir : « j'espère que la plateforme existera encore dans dix ans ». De l'autre, l'engagement : « voici qui s'en occupe, voici comment ». L'espoir n'est pas une méthode de conservation.
Conserver est un verbe, pas un nom
Revenons à ce placard qui a brûlé en silence. Les artistes de MySpace n'ont pas perdu leurs chansons parce qu'ils étaient négligents. Ils les ont perdues parce qu'ils avaient confié un verbe — conserver — à un nom — une plateforme. Or conserver est une action : vérifier, inventorier, protéger. Une plateforme fait autre chose : elle publie, elle recommande, elle monétise. Lui demander de conserver vos biens, c'est demander à un restaurateur de garder vos meubles : le jour où le restaurant ferme, vos meubles partent à la benne.
Alors posons la question à l'endroit : qui, aujourd'hui, fait le geste de conserver pour vous ? Pas « où sont mes fichiers », mais « qui s'en occupe ». Si la réponse est « personne, vraiment », alors vos biens les plus précieux sont dans la même situation que ces millions de titres : à la merci d'une migration de serveurs, d'une faillite, d'un changement de stratégie.
Il n'est jamais trop tard pour passer de l'espoir au sérieux. Numéroter. Sceller. Photographier. Confier à des professionnels dont c'est le métier, avec un processus vérifiable. Non pas parce que la catastrophe est certaine, mais parce que MySpace nous a montré qu'elle n'a besoin ni de malveillance ni de piratage : il suffit que personne ne considère vos souvenirs comme sa responsabilité.
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